Burqa, niqab et voile intégral.
Ce fut un des thèmes abordés par l'omniprésident de la République devant le Parlement réuni en congrès à Versailles1. La première question qui vient à l'esprit est de savoir si un tel sujet était si important, pour être traité dans cette sorte de discours du trône, alors que la France s'engage de plus en plus dans une guerre inavouée en Afghanistan, que le réchauffement climatique menace l'humanité toute entière, que la France, comme d'autres, connait la pire crise économique depuis longtemps, etc..
Fallait-il tout ce décorum, ce faste, cette solennité pour débattre de la tenue vestimentaire de quelques centaines2 de femmes ?
Il y a aussi un nouveau piège tendu aux « progressistes », qui ne vont pas manquer de se déchirer, comme déjà en 1989 avec les affaires de foulard.
En effet cette question renvoie à des thèmes qui sont parmi les fondamentaux de la gauche, au sens large du terme : l'égalité hommes-femmes et la liberté sexuelle d'un part, la laïcité d'autre part3. Le résultat attendu est là. Pendant qu'on parle de ça, on ne parle pas d'autre chose.
La « méthode Sarkozy » est maintenant connue : imposer le tempo au débat public, en lançant quelque chose de nouveau tous les jours, sans laisser le temps de réfléchir et de s'apercevoir que l'idée géniale n'en était pas une. Mais il est déjà passé à autre chose.
Comme ce débat n'est pas à l'abri de la subjectivité, je vais commencer par livrer la mienne. Libre à chacun de penser ensuite que c'est elle qui a guidé mes réflexions.
La vue, le contact, en France ou à l'étranger, avec des femmes qui portent le hidjab, qui laisse le visage découvert, ou le foulard ne me pose absolument aucun problème. Il est possible d'échanger, de débattre, de constater la très grande diversité des attitudes, des opinions. Et j'ai souvent constaté que le port du foulard ou du hidjab n'empêche pas les recherches vestimentaires, l'élégance, etc.. voire même la recherche de la séduction.
Il y a aussi parfois des résultats cocasses ou surprenant, comme ces policières en uniforme réglementaire, avec hidjab et une casquette, souvent trop grande, au-dessus.
Je me souvient aussi de ces Syriennes en tchador, qui hurlaient et trépignaient dans le théâtre antique de Palmyre, en écoutant un jeune premier chanter. La même attitude que les jeunes filles fans de Patrick Bruel !! D'autres qui portaient certes le voile, au dessus de vêtements ultramoulants !!
Dans ma vie professionnelle en France, comme mes collègues de travail, nous avons comme interlocutrices des femmes voilées (pas le voile intégral), et ça ne pose aucun problème. Et quand il s'agit d'immigrés, on constate souvent que c'est la femme qui effectue les démarches administratives et sert d'interprète à son mari ou à son père.
Et même quand il y a l'obstacle de la langue, un simple échange de sourires suffit à nouer un premier contact.
Par contre j'avoue que croiser une de ces ombres noires, dont on ne voit que les yeux, et encore pas toujours, me laisse une impression de malaise. Pourquoi vouloir vivre ainsi, refuser toute sorte de contact, même visuel, avec son environnement ?
La religieuse cloîtrée se cache à la vue de tous, la femme en burqa se cache en montrant qu'elle est là.
Sans compter les problèmes pour se déplacer avec un voile noir fin devant les yeux.
Une mission pour quoi faire ?
Il y aura donc une mission d'information parlementaire, à l'initiative des parlementaires de toutes tendances, mais quand même surtout de droite.
S'informer sur quoi ?
Sur le nombre ? J'aimerais avoir des précisions sur la méthode qui sera retenue. On peut compter les burqas sur un marché, dans la rue, à un instant T, mais comment savoir si celles qu'on voit un peu plus loin un peu plus tard recouvrent les mêmes femmes ou d'autres ?
Quant aux enquêtes par sondages, je suis sceptique.
Pardon, Madame, portez-vous ce vêtement :
1. parce que c'est votre choix
2. pour obéir à votre mari
3. ne se prononce pas.
Quant à celles qui, de leur plein gré ou sous la contrainte4, sortent très rarement de chez elles, elles échapperont au statisticien.
Reste l'information sur les raisons de cette attitude. Des journalistes ont recueilli des témoignages, cela montre que le phénomène ne peut pas se résumer à une importation des mœurs afghanes en France. C'est bien mais cela ne suffit pas.
La commission parlementaire devrait donc, dans un souci d'honnêteté et d'efficacité, demander à des sociologues, ethnographes, etc.. de réaliser un enquête sérieuse.
Elle procédera à des auditions.
Si les auditions sont aussi manipulées que celles de la commission Stasi, on peut craindre le pire pour les conclusions. Notamment parce qu'il y aura risque de confusion avec des questions de politique internationale.
Je viens d'écouter une de ces auditions, celle des organisations féminines et féministes5 :
http://www.assemblee-nationale.fr/13/commissions/voile-integral/voile-integral-20090715-1.asp
Cela confirme toutes mes craintes : confusions6, généralisations hâtives, des « Gauloises » venues vendre leurs thèses, qui parlent sur ce que pensent les autres, expliquent leurs choix, ponctuent leurs assertions de « il est évident, chacun sait.. », indice du manque d'arguments « réfutables », au sens qu'en donne Karl Popper : une proposition est scientifique dans la mesure où elle est réfutable, c'est-à-dire qu'elle peut être soumise à la critique, confrontée aux faits.
Les enquête policières (Le Monde du 30 juillet 2009) donnent des indications intéressantes, et posent aussi de réelles questions concernant le respect des libertés publiques.
367, pas une de plus, pas une de moins. Comme rien ne ressemble plus à une femme en burqa qu'une autre femme en burqa, il faut supposer qu'il y a eu fichage individuel, nominatif, avec enquête d'environnement. Inquiétant, non ??
Il y a aussi cette estimation selon laquelle 25 % des femmes qui la portent sont des converties à l'islam. Pour expliquer cette attitude, qui m'avait été confirmée par des musulmanes portant le hidjab, il faudra trouver autre chose que les classiques invocations des survivances archaïques de sociétés patriarcales et rurales.
Je vais essayer maintenant de développer mon analyse en respectant une stricte méthode laïque, c'est-à-dire indépendante des théories religieuses, mais en les connaissant et les analysant de l'extérieur.
Le militant politique ne doit pas devenir un théologien.
En particulier, je refuse de débattre pour savoir si telle ou telle attitude, tenue, adoptée au nom de principes religieux, est ou non conforme à un texte sacré ou des normes révélées pour certains croyants.
Je me refuse, en tant que militant politique laïque, à savoir si ce sont les Amishs, les chrétiens évangéliques, les partisans de la théologie de la libération, les intégristes catholiques, ou bien le paroissien lambda de par chez moi, qui sont les plus fidèles aux principes fondateurs et aux textes sacrés des chrétiens.
Je me contente de constater que x% des chrétiens vivent leur christianisme de telle façon, au nom de leurs principes religieux.
Je constate également que la plupart ne me dérangent pas, que j'ai plaisir à en rencontrer d'autres dans des combats communs, et qu'enfin certains sont dangereux pour la paix du monde et la liberté des gens.
J'ai la même approche vis-à-vis des croyants musulmans, juifs, bouddhistes, ou des incroyants ou athées.
De plus, les laïques n'ont pas à distinguer l'orthodoxe et l'hétérodoxe, la « vraie religion » de la « secte ».
Si demain quelqu'un fonde une théorie dite religieuse, qui prône le cannibalisme ou la pédophilie, personne ne doit chercher à savoir si c'est une vraie religion ou pas avant de condamner ces pratiques.
Donc, au cas particulier, nous n'avons pas à débattre pour savoir ce que dit vraiment le Coran, car il y aura toujours quelqu'un pour expliquer que sa lecture personnelle est la seule bonne et que les autres n'ont rien compris.
Et de plus, pour ne pas dire n'importe quoi sur ce sujet précis, il faut avoir une bonne connaissance de l'arabe classique, qui connait lui aussi la polysémie. Je pense que la plupart des « coranologues » et « voilologues » de langue française ne connaissent pas l'arabe, qu'ils se contentent de textes de seconde main, de traductions, et qu'ils n'ont pas les moyens personnels de contextualisation.
La même attitude doit être adoptée quand on traite des mouvements dits sectaires (par commodité de langage). Nous n'avons pas à juger en fonction de notre idée de l'hétérodoxie, car nous risquons de condamner des groupes aux théories disons très originales et novatrices, mais parfaitement inoffensifs pour eux-mêmes et pour les autres, et de laisser prospérer des groupes opérant au sein de religions constituées, anciennes et jugées « non sectaires », qui en respectent la stricte orthodoxie, mais avec des pratiques parfois très contestables (acrobaties financières, abus de faiblesse).
Je pense notamment à certaines communautés charismatiques au sein de l'Église catholique.
Quand Dounia Bouzar7 explique que les « salafistes actuels» constituent une secte8 moderne et ne représentent pas l'islam authentique dans sa continuité historique, elle a probablement raison sur le premier point, mais nous n'avons pas à trancher sur le second point. Si une pratique est jugée dangereuse, elle doit être condamnée, même si elle est conforme à une religion « authentique » dans sa continuité.
Par contre, elle a entièrement raison quand elle dit qu'il faut critiquer certaines attitudes et comportement sans faire aucune référence à l'islam.
Signifiant et signifié. La chose et le symbole.
Le voile9 est-il le symbole de l'oppression de la femme, de l'inégalité des sexes, etc , du refus de la laïcité ???
Ce sont les grands arguments des opposants, qui se défendent de tout racisme.
Le problème est que le même objet peut avoir des significations différentes pour celui et celle qui le porte et pour celui ou celle qui le voit, chacun jugeant en fonction de son propre référentiel.
Un simple exemple : le port de vêtements de couleur noire a eu et a plusieurs significations symboliques, ou aucune, en France, au cours des cent dernières années, avec des différences selon l'âge, la condition sociale.
Un homme doit avoir la tête nue dans une église, et couverte dans une synagogue.
Il faut donc commencer par savoir ce que veut exprimer la personne qui choisit ce signe, indépendamment de la perception de celui qui l'interprète.
Il faut aussi distinguer entre les objets qui n'ont qu'une signification symbolique et ceux qui posent un problème en eux-mêmes.
Autre exemple :les Sikhs doivent porter notamment un turban qui retient leurs cheveux longs, la barbe et un poignard. Il est évident que seul le respect de la dernière obligation pose un problème objectif, et pas en tant que signe d'appartenance religieuse.
Propagande religieuse et prosélytisme.
Quelques principes :
Le prosélytisme n'est pas un mal en lui-même.
Le port de certains signes religieux, même très visibles, n'est pas du prosélytisme.
Que peut-on monter de la religion ?
Faut-il distinguer membres du clergé et laïques ?
Le prosélytisme n'est pas un mal en lui-même.
Vouloir faire de l'autre un semblable, le convertir à ses idées, même religieuses, n'est pas en soi répréhensible.
Quand, sur la même place publique à Nancy, mais sans se mêler, on trouve un samedi après-midi, à distribuer des tracts et essayer de convaincre les passants :
un groupe de chrétiens évangéliques,
des raëliens,
des Verts,
des militants de France-Palestine;
pourquoi interdire de s'exprimer aux uns et pas aux autres ? Le seul critère doit être la teneur finale du message diffusé, et pas les motifs de diffusion (religieux, politique, commercial, etc..).
Le prosélytisme, religieux ou pas, pose problème :
quand il est malhonnête
quand il s'accompagne de pressions.
Malhonnêteté :
Je ne prononce pas sur la véracité du message (le Paradis, la société sans classes après le Grand soir, etc..) mais sur des présentations délibérément falsifiées.
Alors que les Mormons agissent de façon déclarée, avec un badge expliquant qui ils sont, les fidèles du révérend Moon vendaient leur journal en expliquant qu'ils étaient des jeunes chrétiens désireux de soutenir les missions, les adeptes de Krishna se mettaient « en civil », avec une perruque, pour quêter au profit de « l'école de l'AICK », (association internationale de la conscience de Krishna), mais articulé et prononcé de telle façon que les badauds piégés comprenaient l'école laïque.
Pressions :
Il y a celles, bénignes, des gens qui vous « cramponnent », dont on a du mal à se débarrasser le dimanche matin, et celles beaucoup plus graves, qu'on classe, faute de mieux, sous la rubrique « manipulation mentale ».
Dans ces conditions, le prosélytisme est condamnable.
Il est également incompatible avec l'exercice de missions de services publics, et je comprends parfaitement que mes impôts ne doivent pas subventionner une propagande religieuse et que l'école doit être un lieu d'acquisition de savoirs, de formation de la personnalité, d'éducation à la citoyenneté et que c'est difficilement compatible avec le prosélytisme religieux, des élèves10 comme des enseignants.
Le port de certains signes religieux, même très visibles, n'est pas du prosélytisme.
J'ai parlé des Sikhs. Il ne font pas de prosélytisme, pas plus que les Juifs en kippa. Et j'attends qu'on m'explique en quoi le port du hidjab, et encore plus celui de la burqa, est un argument de conversion.
La seule tenue qui ait été utilisée comme argument de conversion à ma connaissance est celle que le « gourou » « Moïse David » conseillait à ses adeptes « les Enfants de Dieu » pour pratiquer le « flirty fishing », en clair la drague au service de la cause : jupe courte et grand décolleté.
A ceux qui refusent que leurs enfants soient accompagnés dans des sorties scolaires ou gardés à domicile par des femmes portant le hidjab, de peur qu'ils soient endoctrinés, je conseillerais de plutôt de s'intéresser à la présence de mouvements sectaires dans les activités para et périscolaires, de formation professionnelle. Et ces militants-là se gardent bien d'arborer le moindre signe religieux.
Peut-on montrer sa religion et la religion en général dans l'espace public ?
Certains ont introduit une distinction subtile entre les signes ostentatoires, prohibés, et les autres. Il y aurait une sorte de gradation dans les signes religieux.
La liberté d'expression passe par la liberté d'affirmer ses convictions religieuses, y compris en public.
Il faut d'abord tordre le coup à un argument qu'on entend souvent : la religion est une affaire privée, elle ne doit pas apparaître dans l'espace public.
Or, c'est une affaire privée en ce sens qu'elle relève d'un choix privé, personnel, et que les autres, pouvoirs publics, entreprises,etc.. ne doivent pas intervenir dans ce choix.
Empêcher l'expression de ce choix dans l'espace public est de fait une limitation de la liberté individuelle.
Pourquoi interdire aux croyants ce qu'on autorise aux militants politiques, associatifs et syndicaux, aux supporteurs sportifs, etc..
Les seules limites à mettre sont l'expression d'opinions, religieuses ou non, contraires à la loi (racisme, négationnisme, pornographie infantile) et le respect d'autrui.
Il ne faut pas oublier non plus que même largement sécularisée, la société française baigne dans les références religieuses chrétiennes.
Sur les 36 860 villes et villages de France, il y plus de 4 000 Saint-truc et Sainte-chose, il faut y ajouter les rues, les églises, les calvaires, les traditions. Il est impossible de ne pas voir le christianisme. Or la plupart des gens n'y font même pas attention. Ce qui prouve que l'existence d'un message religieux dépend aussi de celles et ceux qui le perçoivent comme tel.
Clergé et fidèles.
A l'argument « auriez-vous interdit l'accès de votre gîte à une religieuse en tenue », la propriétaire d'un établissement dans les Vosges répondit : « Non, car c'est son métier ». Ensuite, elle expliqua qu'elle aurait aussi refusé l'accès à une juif en kippa !!
Outre ce manque ce cohérence qui doit être signalé, il faut savoir que si la distinction entre « clercs » et « laïcs » a un sens réel dans le catholicisme, c'est beaucoup moins net dans les autres religions, certaines l'ignorant même complètement.
Ensuite, au nom de quoi, dans une démarche laïque de la République qui à la fois assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes mais n'en reconnaît aucun11, permettre aux membres de clergé ce qu'on ne permet pas aux fidèles ??
1« Je veux le dire solennellement : la burqa n'est pas la bienvenue sur le territoire de la République française » Que doit-on alors faire avec les épouses de diplomates des pays du Golfe.
2Si on en croit les estimations policières,
3Cette association est toutefois récente, les pères fondateurs de la République laïque n'étaient pas spécialement féministes, la France est le pays d'Europe occidentale où il y a eu le plus long laps de temps entre le suffrage universel masculin et le suffrage vraiment universel. Aujourd'hui encore, le Grand-Orient de France, qui a ses lettres de noblesse laïque, est toujours fermé aux femmes.
4Je n'ai aucune idée des proportions respectives, mais il faut envisager les deux hypothèses.
5Il existe aussi des organisations féminines et féminines musulmanes. Où sont-elles ??
6Par exemple, une des intervenantes expliqua que le « lancer de nains » avait été interdit par le Conseil Constitutionnel. Surpris de cette incursion dans ce domaine, j'ai fait quelques recherches : c'est le Conseil d'État qui a validé des arrêtés municipaux en ce sens.
7http://www.assemblee-nationale.fr/13/commissions/voile-integral/voile-integral-20090708-1.asp
8Au sens originel : qui sépare. Sa description des méthodes salafistes est aussi valable pour d'autres mouvements non musulmans.
9Au sens large, du foulard à la burqa et au niqab .
10Mais ceux-ci ont le droit d'exprimer leurs opinions, tant que cela n'empêche pas le fonctionnement de l'institution. Loi 75-620 du 11 juillet 1975 :
« Dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité, de la liberté d'information et de la liberté d'expression. L'exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d'enseignement.. »
http://www.conseil-etat.fr/cde/media/document//avis/346893.pdf
Commenter cet article