Eric Marty critique Shlomo Sand sans l’avoir lu.
J’avais été très intéressé par l’article de l’auteur présentant sa thèse dans Le Monde Diplomatique d’août 2008 :
Comment fut inventé le peuple juif
Les Juifs forment-ils un peuple ? A cette question ancienne, un historien israélien apporte une réponse nouvelle. Contrairement à l’idée reçue, la diaspora ne naquit pas de l’expulsion des Hébreux de Palestine, mais de conversions successives en Afrique du Nord, en Europe du Sud et au Proche-Orient. Voilà qui ébranle un des fondements de la pensée sioniste, celui qui voudrait que les Juifs soient les descendants du royaume de David et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars.
J’ai donc acheté le livre, qui a rejoint sur une étagère tous ceux que je dois lire, quand j’aurai le temps !!
Et puis, le “Monde” publie, dans son numéro du 29-30 mars 2009, un article d’un certain Eric Marty, aussi historien que moi, voire même moins.
L’analyse, mot à mot, de cette critique, montre qu’Eric Marty :
1. n’a pas lu le livre
2. ne connait rien au sujet.
Shlomo Sand répond à cette critique et précise certaines choses, mais je veux apporter ma modeste contribution à la critique de la critique. J’avoue n’avoir commencé à lire le livre qu’il y a deux jours et en être à la page 125 !
Lisons maintenant Eric Marty :
Tout le monde se souvient de quelques énoncés qui, jadis, firent scandale : selon une rumeur venue d’Europe, les chambres à gaz n’avaient jamais existé, selon une autre, émanant du monde arabe, le Temple juif de Jérusalem était une invention des colons sionistes, malgré son attestation par le Coran décrivant Jésus y priant « debout ».
Le procédé est infâme : mettre sur le même plan la négation d’un génocide récent, attesté par des milliers de preuves, négation qui est le fait non pas d’historiens, même peu sérieux et tendancieux, mais d’idéologues soucieux de réhabiliter le nazisme, avec un point de vue sur un fait historique datant de plus de deux mille ans, avec effectivement fort peu de traces matérielles, épigraphiques, documentaires plus ou moins contemporaines.
C’est mettre sur le même plan un Faurisson (qui part de l’analyse de textes pour fantasmer sur des faits historiques, comme si par exemple la seule conclusion logique des divergences entre auteurs français et anglais sur Napoléon était que ce dernier n’a jamais existé) avec tous ceux, qui à tort ou à raison, ont analysé de manière critique les récits de Tite-Live ou Homére, la naissance de “nos ancêtres les Gaulois” au XIXème siècle, etc.. Les négationnistes rêvent d’être mis sur le même plan qu’un Georges Duby. Eric Marty leur donne cette satisfaction.
Et d
e plus, Marty se trompe plusieurs fois concernant le Temple.
La contestation de son existence historique est notamment le fait d’archéologues israéliens, dont il faut citer deux ouvrages : La Bible dévoilée et Les rois sacrés de la Bible.
Autre analyse, dans le même sens, celle de l’ouvrage : Le temps de la Bible, Pierre Bordreuil, Françoise Briquel-Chatonnet,
(professeurs au collège de France) paru en 2000. Selon ces auteurs, « arabes » comme on peut le constater, l’historicité de la Bible doit être nuancée. Elle va de fait en croissant depuis les premiers chapitre de la Genèse (le monde crée en 6 jours il y a environ 6 000 ans, jusqu’aux Macchabées. La Bible ayant été écrite, réécrite, modifiée durant tout le millénaire avant notre ère, que viennent faire là les sionistes ? L'histoire des temples de Jérusalem a été écrite bien avant Herzl.
L’argument d’autorité fondé sur le Coran (n’en ayant pas un sous la main à cette heure, je ne sais même pas si la citation est exacte), laissera froids tous les laïques (dans la démarche scientifique) et tous les non-musulmans, pour qui c’est une œuvre humaine, qui collationne des traditions écrites ou orales séculaires. Sand donne grosso modo deux définitions du “peuple” (et de la conscience nationale) : le peuple ethnique, pour ne pas dire racial, et le peuple “civique”. Il ne croit pas, ou se méfie des théories sur le premier, et constate que l’origine du second ne remonte pas à la nuit des temps. Exemple personnel : il existe un peuple algérien, mais chacun admet que la conscience nationale algérienne s’est surtout développée dans la lutte contre la colonisation française. Il y eut probablement un peuple romain du moins au niveau des gens instruits. Il a disparu.
Ce n’est pas ici le lieu de dénoncer les confusions, et surtout le caractère naïvement massif de la thèse du livre de Shlomo Sand. Des spécialistes l’ont fait. Il s’agit de l'œuvre d’un historien autodidacte dont les informations sont de seconde main, qui mêle les approximations à des choses connues, mais qui sont présentées sous l’angle biaisé de découvertes sulfureuses.
Ce serait pourtant nécessaire de commencer par là, ou au moins de citer les « spécialistes » qui l’ont fait, de développer et peser leurs arguments. Quant à l’historien “autodidacte”, il est professeur d’histoire moderne à l’Université de Tel-Aviv, qui n’est pas une université de fantaisie. C’est d’ailleurs mentionné en “quatrième de couverture”. Les critiques se contentent parfois de cette page pour faire leur “papier”. Au cas particulier, elle n’a même pas été lue.
Sand présente le fait qu'il n'y a pas de race juive comme une découverte qui fait du peuple juif une invention historique. Mais ce faisant, il confond deux catégories étrangères l'une à l'autre, celle de « race » et celle de « peuple ».
Justement, il ne les confond pas et reproche aux sionistes de les confondre, de croire que les juifs d'aujourd'hui sont les descendants des Hébreux d'autrefois.
La tradition d'Israël n'est pas une tradition raciale comme la Bible l'atteste (l'épouse non juive de Moïse, Séphora, Ruth, l'étrangère, ancêtre du roi David),
Certes, il a Séphora et Ruth, mais aussi les livres d'Esdras et Néhémie, où il est fait obligation aux juifs de se séparer de leurs épouses non juives.
tradition perpétuée par l'actuel Israël, comme tout visiteur peut le constater en admirant dans le peuple juif son extraordinaire pluralité : juifs noirs, jaunes, blancs, orientaux, blonds, bruns...
Certes, les Israéliens juifs sont très divers, viennent de tous les continents, mais la nationalité israélienne n'est pas reconnue en Israël, seule la nationalité juive est reconnue, sur des critères héréditaires.
Eric Marty manie le pavé de l'ours : le critère d'appartenance ethnique est donc faux, il n'y a qu'une appartenance religieuse. Si dans ce cas, on ne peut pas affirmer qu'il y a un peuple « ethnique » descendant des anciens Hébreux, dispersé dans le monde à l'image des Roms, et qui souhaite retrouver sa terre ancestrale, il ne reste plus que la religion pour légitimer le sionisme, et la promesse divine n'est pas « opposable au tiers ».
La substitution race/peuple est révélée par le titre : Comment le peuple juif fut inventé... Or tout le livre consiste à vouloir prouver que les juifs actuels ne sont pas « génétiquement » les descendants des Hébreux.
Eric Marty donne implicitement raison à Sand. Et je suppose qu'il condamne tous les sites communautaires qui font de la publicité pour les officines qui se promettent d'analyser l'ADN de X ou y pour savoir si c'est un ADN « juif ». !!
On dira que le peuple juif n'a jamais cessé d'être « inventé » : par Abraham, par Jacob, par Moïse...
Ou par les scribes de Josias, roi de Juda ??
Mais aussi par chaque juif. Car l'invention même du peuple juif, loin d'être une preuve de son inexistence, est une preuve radicale - irréfutable - de la singularité radicale de son existence propre. Existence fondée sur le principe abrahamique de son invention ou de sa vocation, puisque cette existence est réponse à un appel.
Le peuple juif est inventé par chaque juif, soit. Y compris Marx, Freud, Spinoza ? Et dans ce cas, qui invente les juifs ? C'est le modèle de la phrase qui ne veut rien dire.
CONCLUSION PERVERSE
Peuple unique en ce qu'il est fondamentalement logocentrique - lié au langage, lié au nom - et textocentrique, lié à un texte : la Torah.
Si c'est un peuple unique par sa constitution, pas un peuple « ethnique », ni même un peuple « civique », comme tous ceux nés de l'histoire, des œuvres d'intellectuels et hommes politiques, si c'est un peuple qui n'est comparable à aucun autre, c'est la porte ouverte à tous les abus, dans un sens ou dans l'autre, car il n'est pas possible de lui appliquer des règles universelles.
Et je connais au moins un autre ensemble humain logocentrique et textocentrique : celui centré sur le Coran.
Que la filiation soit constitutive du peuple juif ne peut apparaître comme un élément ontologique. Le principe de filiation n'est que la régulation civile de l'existence historique de ce peuple, des conditions de possibilité d'une perpétuation qui autorise son inscription dans le temps chronologique, dans le temps de l'histoire humaine. Voilà pourquoi il y a un peuple juif, voilà pourquoi il n'y a pas de « race juive », même s'il est patent que les Cohen et les Lévy du monde entier ont quelques liens incarnés. C'est ce qu'on peut appeler très simplement la facticité juive : le fait d'être juif.
Le peuple est alors défini ontologiquement : l'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive. Mais l'appartenance est héréditaire !! Comprenne qui pourra !!
Le livre de Sand manifeste là l'indigence de son « épistémologie ».
Où est l'erreur de raisonnement de Sand ? Elle n'est nullement démontrée.
Sand est un « moderne ». Il voudrait devenir le Michel Foucault du XXIe siècle. Il espère, en proclamant que le peuple juif est une « invention du XIXe siècle », reproduire, en le mimant, le Foucault de jadis affirmant que l'homme était « une invention récente ». Mais, pour Foucault, il était fondamental, à l'intérieur du discours philosophique moderne même, de réfléchir méthodiquement à cette « invention » dans les savoirs - l'homme - et de la déconstruire.
Sand est professeur d'histoire contemporaine, donc des XIXème et XXème siècles. Il estime, et ce n'est pas une thèse nouvelle, Zeev Sternhell a aussi exploré cette piste, que le nationalisme juif est une création récente, qui transforme un sentiment d'appartenance commune fondée sur la religion, en un sentiment d'appartenance à un peuple « ethnique », ensemble de gens ayant les mêmes ancêtres et originaires du même territoire. Pourquoi n'aurait pas le droit d'étudier la naissance du sionisme politique comme on étudie celle du panslavisme, du panarabisme ?
Or c'est sur ce point que le livre de Sand se révèle vide. Car s'il dénie aux juifs une aspiration, qu'ils n'ont jamais eue comme peuple, à se constituer en race, il ne déconstruit pas la notion de race.
C'est faux !! Sand ne croit pas aux races humaines. Quant à la notion de race humaine, elle n'a pas à être déconstruite, il faux démontrer, soit sa fausseté scientifique, soit sa non pertinence comme explication de l'histoire de l'humanité.
Au contraire, il lui confère, à dessein ou non, un statut de vérité qui se donne comme vérité ultime. En effet, la conclusion, proprement perverse, de son livre est d'attribuer au peuple palestinien ce qui a été dénié aux juifs, à savoir qu'ils sont - eux, les Palestiniens - les vrais descendants génétiques des Hébreux originaires !
Sand estime que les juifs d'aujourd'hui descendent plus vraisemblablement de Khazars ou Berbères convertis que des anciens Hébreux. Vraie au fausse, cette thèse historique se discute. Comme se discute, arguments historiques à l'appui, la thèse selon laquelle la majeure partie des habitants de la Judée est restée sur place après la chute du Temple, et s'est ensuite convertie à l'islam.
Cet épilogue est le révélateur de la finalité du livre. On y trouve le principe mythologique de l'inversion dont le peuple juif est la victime coutumière : les juifs deviennent des non-juifs et les Palestiniens les juifs génétiques. On peut, dès lors, en déduire qui est l'occupant légitime du pays.
Par principe, l'occupant légitime d'un pays est celui qui y est né et y vit, les juifs français sont, avec les autres Français, les occupants légitimes de la France, etc.. et les Palestiniens, les occupants légitimes de la Palestine. Reste à trancher la question suivante : au bout de combien de temps la présence durable à un endroit, même si on y est venu sans y être invité, crée-t-elle des droits légitimes ? Si on détermine des règles, il faut qu'elle soient applicables à tous : aux colons européens en Afrique et ailleurs, aux Turcs de Chypre, etc..
En ne déconstruisant pas radicalement la notion d'héritage génétique, en en faisant, au contraire, bénéficier le peuple palestinien, Sand révèle tout l'impensé qui obscurément pourrit ce qu'il tient pour être une entreprise libératrice. Il montre que la méthode substitutive qu'il emploie est tout simplement mystificatrice, et ce d'autant plus qu'elle voudrait être au service de l'entente entre les ennemis.
La génétique des populations est une science, qui permet de savoir (ou supposer) d'où viennent les habitants d'un pays ou les membres d'une communauté. Elle ne crée pas de droits politiques. Personne ne conteste que les Noirs américains viennent d'Afrique, qu'ils ont été déportés par la force, ni que les ancêtres des Roms vivaient en Inde, mais chacun comprend qu'un équivalent du sionisme les concernant créerait des problèmes graves en Afrique et en Inde.
Nier l'identité juive est une vieille marotte, aujourd'hui parasite obstiné de la pensée contemporaine. D'où vient ce vertige du négatif ? On l'aura compris en lisant le livre de Shlomo Sand : d'un désir obscur de faire des juifs de purs fantômes, de simples spectres, des morts-vivants, figures absolues et archétypales de l'errance, figures des imposteurs usurpant éternellement une identité manquante. Eternelle obsession qui, loin de s'éteindre, ne cesse de renaître avec, désormais, un nouvel alibi mythologique : les Palestiniens.
Sand ne nie pas l'identité juive. Il estime simplement que sa traduction nationale et politique est récente.
D'autres iront plus loin, et je terminerai en citant Avraham Burg, ancien président de la Knesset, juif religieux :
Q. Mais ce n’est pas seulement la question sioniste. Votre livre est anti-israélien, au sens le plus profond du terme. C’est un livre dont émane une répugnance à l’égard de l’israélité.
R. Quand j’étais un enfant, j’étais un juif. Dans le langage qui prévaut ici, un enfant juif. J’allais dans un heder [école religieuse]. D’anciens étudiants de la yeshiva y enseignaient. La langue, les signes, les odeurs, les goûts, les places. Tout. Après cela, pour l’essentiel de ma vie, j’ai été israélien. Aujourd’hui, cela ne me suffit plus. Je suis au-delà de l’israélité. Des trois identités qui me constituent – humaine, juive, israélienne – je sens que l’élément israélien me dépossède des deux autres.
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