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Le blog du vieux singe

Emmanuel Todd : après la démocratie

20 Novembre 2008 , Rédigé par Michel Servet Publié dans #Idées - débats

Emmanuel Todd : après la démocratie
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Emmanuel TODD est devenu célèbre en écrivant en 1976 « La chute finale », où il prévoyait une crise majeure en Union soviétique, pouvant déboucher sur son effondrement. C'était avant l'invasion de l'Afghanistan, à une époque où personne n'aurait oser faire ce pari. L'originalité de son étude tenait à deux choses :

- l'accent mis sur l'évolution des structures familiales

- l'utilisation des statistiques soviétiques elles-mêmes pour démonter les blocages de la société soviétique.

Il serait aussi à l'origine de la stratégie de le « fracture sociale », qui permit l'élection de Jacques Chirac en 1995.

En 2002, il écrit « Après l'empire », en appliquant aux États-Unis les mêmes méthodes d'analyses qu'à l'URSS en 1976. La chute ne s'est pas encore produite, mais l'enlisement en Irak, en Afghanistan, la crise « des subprimes » montrent que l'hypothèse n'est pas aussi farfelue que ça.

Emmanuel TODD classe les sociétés selon les structures familiales en retenant deux critères :

  • l'égalité entre frères (et sœurs)

  • l'autorité des parents sur les enfants adultes.

Il accorde également une grande importance à l'évolution démographique (nombre d'enfants par femme) et aux progrès de l'alphabétisation.

Son dernier livre « Après la démocratie » est très intéressant, même si on ne partage pas toutes les analyses.

Il estime en particulier que l'effondrement du catholicisme a entrainé par ricochet la crise des idéologies sécularisées contre lequel elles s'étaient définies. L'athéisme est donc devenu difficile1. Mais il néglige pas le risque d'un retour de l'irrationnel, comme aux États-Unis.

Cette crise religieuse entraîne une fixation sur l'islam, avec la naissante d'une « islamophobie des classes pensantes et parlantes.. » qui succède à l'arabophobie des électeurs du FN, plus populaire. Cette islamophobie fait le jeu du pouvoir, et lui permet de rallier l'électorat du FN. Mais cette islamophobie des intellectuels ne s'explique ni par la vie des banlieues, qu'ils ne connaissent pas, ni par le risque des attentats.

Emmanuel TODD rappelle qu'il y a effectivement une crise des sociétés musulmanes, mais elle est due à l'évolution démographique2 et aux progrès de l'alphabétisation. La même évolution a entraîné il y a deux siècles en Europe occidentale des soubresauts violents. La crise constatée n'est donc pas imputable à des caractéristique propres et permanentes de ces sociétés.

En ce qui concerne la société française, Emmanuel TODD renvoie dos à dos les deux principales pensées politiques dominantes : la « pensée unique » et les nationaux-républicains, optimisme béat contre passéisme grincheux.Il estime également que la « démocratisation de l'enseignement supérieur» a conduit à l'émergence d'une classe intellectuelle nombreuse, qui se suffit à elle-même en tant que sujet et objet de discours, et qui n'a donc plus obligation de chercher à être entendue et comprise de la masse des Français. Pour lui, l'âge d'or des idéologies correspond à la période (avant 1914) où il y avait démocratisation de base des savoirs, et où les intellectuels, peu nombreux, étaient obligés de penser pour être compris de tous. Cette démocratisation de l'enseignement supérieur est une des causes de la coupure entre « les élites » et la masse.

La démocratie française évolue vers une ethnicisation, ou une « Herrenvolk democracy », où la démocratie est réservée à un groupe dominant un ou plusieurs autres. Les exemples historiques sont nombreux, depuis la démocratie athénienne jusqu'à la société israélienne. Et ce serait le fond du pari politique de Sarkozy : « son acte fondateur, c'est l'ensemble des provocations antijeunes, anti-immigrés, antimusulmanes qui (..) ont permis de rallier l'électorat du Front national3. »

Cette formalisation du thème ethnique est développée par Alain Finkielkraut. Emmanuel TODD dénonce « Jamais on n'aurait parlé calmement de ces jeunes casseurs, assure Finkielkraut, s'ils n'avaient été d'origine africaine ou nord-africaine. Il se cache à lui-même une vérité beaucoup plus cruelle : jamais en Frace, on n'eut toléré que des émeutiers soient caractérisés par la couleur de leur peau, si ce blasphème antirépublicain n'avait été le fait d'un intellectuel d'origine juive, auquel la sacralisation de la Shoah garantit une protection plus sûre que le passé colonial aux jeunes de banlieue.4 »

A propos des tests ADN, il explique « son intérêt était politique : délibérément ignoble, il signifiait aux électeurs ralliés du Front national que l'on pensait à eux. Il s'agissait de les fidéliser en continuant de leur désigner un bouc émissaire5.. »

Il développe également deux autres thèses :

la nécessité d'un protectionnisme européen pour éviter les délocalisations et le démantèlement des acquis sociaux.

le risque de remplacement de la démocratie par l'oligarchie, baptisée « gouvernance ».

Huntington, avant le 11 septembre 2001, parlait plus du danger chinois que de l'islam. Emmanuel TODD enfonce le clou en termes de géopolitique : « L'occidentalisme se présente aujourd'hui comme une doctrine antimusulmane. Le monde musulman n'est cependant pour rien dans nos difficultés économiques; il est faible, dominé sur le plan géopolitique, incapable même de contrôler ses propres ressources pétrolières. Les partisans de la lutte des classes seront contraints non seulement d'épargner l'Islam, mais aussi d'affronter la question chinoise6. »

Il voit enfin plusieurs évolutions possibles :

  1. La République ethnique (blanche, postchrétienne, ..) avec un même ennemi intérieur et extérieur, conformément aux théories de Carl Schmitt. « L'autre collectif, l'anti-France, serait constitué d'un ensemble d'immigrés, de leurs enfants, regroupés, non moins conceptuellement que les « vrais » Français, dans une cohue conceptuelle confondant Arabes, Noirs et musulmans, surestimée à 10-12 % de la population 7». Il espère et pense que cette politique échouera.

  2. La suppression du suffrage universel, avec le transfert du pouvoir à des instances non élues et non responsables devant les électeurs. Cette menace lui paraît beaucoup plus sérieuse que celle d'une république ethnique.

  3. En conclusion, le protectionnisme européen lui semble être la dernière chance de la démocratie. « permettrait à toutes les sociétés qu'il abrite d'échapper dans la durée à la compression des salaires, à l'insuffisance de la demande et à la montée indéfinie des inégalités. »

Quelques citations :

Le moment Sarkozy, c'est aussi cette séquence étrange durant laquelle le ralliement à l'UMP d'une partie du Front national a précédé l'arrivée au gouvernement de socialistes en perdition8.

Si Sarkozy existe en tant que phénomène social et historique, malgré sa vacuité, sa violence et sa vulgarité, nous devons admettre que l'homme n'est pas parvenu à atteindre le sommet de l'État malgré ses déficiences intellectuelles et morales, mais grâce à elles9.

Les cinq parfums du sarkozysme permettent d'aborder les problèmes de fond de la société française :

  • l'incohérence de la pensée (..)

la médiocrité intellectuelle (..)

  • l'agressivité (..)

  • l'amour de l'argent (..)

  • l'instabilité affective et familiale10

Il n'est pas étonnant que dans un tel contexte une laïcité désorientée par la disparition de l adversaire catholique s'efforce d'en trouver un autre, en l'occurrence l'islam.11

Dans cette France où la pratique religieuse catholique est désormais sans importance sociale, la laïcité devient laïcisme, et réunit dans une hostilité commune à un islam fantasmé les incroyants venus de la vieille laïcité républicaine et ceux qui viennent de sortir du catholicisme terminal.12

Chef d'œuvre du genre, la démocratie participative de Ségolène Royal donne aux citoyens le droit de faire le boulot dont les politiques sont incapables, définir un programme13.

Il y a plus de vérité historique dans un film comme Les Choristes, avec son pensionnat ignoble des années cinquante, que dans les constructions nostalgiques des nationaux républicains14.

Nous devons comprendre pourquoi, dans ces conditions, la lutte des classes est en panne, et nous demander si elle va redémarrer, pour le bien de tous15.


1Page 33

2Par exemple, en Iran, le nombre d'enfants par femme est maintenant de 2. Il était de 5,2 à la chute du Shah en 1979.

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4Page 133

5Page 141

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9Page 16

10Page 17

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12Page 39

13Page 44

14Page 49

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