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Le blog du vieux singe

Turquie : Le national-laïcisme rend-il intelligent ?

28 Juillet 2007 , Rédigé par Michel Servet Publié dans #Turquie

Sûrement pas, si on analyse cette dernière parution du site de la “gauche (??) républicaine”:

Le texte de l’article est en bleu, mes commentaires en noir. Je précise tout de suite que je ne suis ni turc, ni musulman, ni partisan de l’AKP.

C’est presque sans surprise que l’AKP, le parti islamiste du premier ministre Erdogan au pouvoir à Ankara, a remporté massivement les élections législatives avec 47% des suffrages, lui assurant de disposer d’une majorité absolue renforcée au parlement turc.

En une phrase, un amalgame et une erreur grossière.

Amalgame : l’auteur se garde bien de définir ce qu’est un “islamiste”. L’homme politique belge Louis Michel, qui n’est ni un excité ni un doux rêveur, distingue trois types de mouvements islamistes (je le cite car si je trouve cette distinction pertinente, je préfère dire où je l’ai trouvée que de m’en attribuer la paternité) :

- les mouvements de libération nationale qui trouvent dans l’islam les références à leur combat (Hamas, Hezbollah, séparatistes sud-philippins). Il y a cinquante ans, c’était le marxisme qui jouait ce rôle.

- les mouvements d’opposition interne à des régimes dictatoriaux (Tunisie, Egypte, etc..), avec là-aussi la référence à l’islam comme fondement de leur projet politique.

- les mouvements terroristes trans-nationaux du type Al-Quaïda.

Les mouvements des deux premières catégories, qui ambitionnent d’exercer le pouvoir, peuvent évoluer et se convertir à la “real-politik”, confrontés aux dures réalités de l’exercice du pouvoir. Par exemple, l’évolution du discours des Frères musulmans égyptiens, du Hamas, du Hezbollah en quelques années est très importante. Je conçois qu’on pense qu’il ne s’agit que d’une manoeuvre tactique, mais on ne peut pas la nier.

Quant à l’AKP, il se définit comme démocrate-musulman, comme il y a des démocrates-chrétiens en Europe occidentale et orientale. Conversion sincère aux normes démocratiques ou dissimulation ? Les laïcistes optent pour la seconde hypothèse, mais ne se formalisent pas quand leurs homologues turcs ne prennent même pas la peine de faire semblant d’être démocrates.

Les cinq années du gouvernement AKP-Erdogan n’avaient rien de commun avec l’Afghanistan des talibans, etc.. Il n’y a pas eu de régression des libertés individuelles, notamment de la liberté de conscience.

Erreur grossière :

La majorité absolue de l’AKP n’est pas renforcée au Parlement turc, puisqu’il y a moins de sièges que dans la précédente assemblée (341 contre 363) bien qu’il ait progressé en voix. L’explication est simple : le système électoral turc élimine les partis qui ont obtenu moins de 10 % des voix. En 2002, seuls l’AKP et le CHP (kémaliste) avaient franchi ce seuil et s’étaient partagé les 550 sièges. En 2007, il y aussi le MHP et des élus indépendants (kurdes).

Si on ajoute le score élevé du Parti de l’action nationaliste (MHP, extrême droite, également islamiste), hostile à l’Union européenne, et qui arrive troisième, avec 14,2 % des voix, ce sont plus de 60% des turcs qui ont voté islamiste ce dimanche (et encore n’est pas intégré dans ce calcul la multitude de petits partis religieux plus ou moins extrémistes qui ont recueillit des scores confettis).

Le MHP est un parti d’extrême-droite, mais il n’a rien à voir avec un forme quelconque d’islamisme. Les observateurs - de tous bords - le qualifient en général de nationaliste, xénophobe, panturquiste, raciste, etc.. mais jamais d’islamiste !!! Il suffit à l’auteur d’affirmer, et de classer comme islamistes les mouvements fascistes de tout poil (et pourquoi pas aussi le Vlaams Belang ?) et il aura fait la preuve irréfutable que islamisme et fascisme sont une seule et même chose. 

On comprend la gêne des media européens, inquiets de voir se lever à leur frontière une Turquie dont bon nombre soutenaient avant hier encore l’adhésion à l’Union Européenne, et dont le peuple vient de montrer une puissante dérive islamiste.

 C’est certainement pour cela que les Bourses, le gouvernement grec, les religieux chrétiens (tous des islamistes !!) se sont réjouis de la victoire de l’AKP. Quant à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, l’AKP a plus fait en ce sens que les kémalistes. La gêne des officiels européens, et des medias, est toute relative…

Après tout, comme Erdogan, Hitler, ou plus proche de nous, Ahmanidejab en Iran, ont eux aussi assis leur pouvoir sur la volonté du peuple à travers les urnes !

Encore un effort, et la gauche républicaine nous expliquera que le pire ennemi de la démocratie, c’est le peuple !!

Et là aussi, il y a des confusions graves.

Les nazis ont gagné les élections législatives de 1933 en Allemagne dans un pays en crise économique grave, traumatisé par la défaite de 1918 et le traité de Versailles, après une campagne électorale marquée par la terreur, grâce aussi à la division des forces de gauche. Et aussitôt après avoir gagné les élections, ils ont, par une sorte de coup d’État, mis fin au régime démocratique.

L’Iran est un cas encore différent. C’est le seul pays dictatorial où le résultat des élections n’est pas connu à l’avance !! Il faut rappeler quelques vérités élémentaires: ne peuvent se présenter en Iran que les candidats agréés par les mollahs (je simplifie). Les Iraniens avaient donc le choix entre plusieurs variétés d’islamistes, mais pas plus. Ils ont voté Ahmanidejab pour éliminer Rafsandjani, présenté en Occident comme un “modéré”, mais connu en Iran comme un des hommes les plus riches du pays, réputé corrompu, et responsable, par son jusqu’auboutisme, de six des huit années de la guerre Iran-Irak. Comme l’autre a fait une campagne démagogique et en promettant de partager la richesse pétrolière, il a été élu. Le résultat de cette élection est certes désolant, mais logique.

L’AKP a exercé le pouvoir pendant cinq années, dans le respect des règles démocratiques, et a été reconduit par les électeurs turcs, notamment parce que son bilan économique semblait bon. Quant aux électeurs turcs, ils avaient tous les éléments du choix entre leurs mains (presse pluraliste, etc..).

A ce titre d’ailleurs décernons une palme de l’hypocrisie à Libération et à France Infos qui ont le culot de qualifier de “islamistes modérés” le parti d’Erdogan qui remet en cause lentement mais fermement les bases politiques de la société turque, notamment la laïcité, les droits des femmes, et la séparation de l’état et du religieux au profit d’une emprise chaque jour grandissante des mollahs sur le pays.

C’est vrai, le terme d’”islamiste modéré” ne veut pas dire grand chose. Dans un autre registre, Raymond Poincaré se définissait comme “Républicain modéré, mais pas modérément républicain”. En clair, adversaire de tout changement social, mais attaché à la forme républicaine du gouvernement.

L’emploi de ce qualificatif démontre simplement l’incapacité conceptuelle des journalistes à associer référence à un système de valeur marqué par l’islam, conservatisme social, ouverture économique et respect des formes démocratiques.

Les principales remises en cause du système politique turc par le parti AKP l’ont été pour mettre en conformité la législation turque avec les normes de l’UE. Ce rapport de la Fédération internationale des droits d’homme est certes critique sur la Turquie, mais beaucoup nuancé que M. Lebeau.

Pour la laïcité, je rappelle que si en Turquie, l’appareil d’État est indépendant de la religion, l’inverse n’est pas vrai, puisque les imams des mosquées sunnites (pas les mollahs, ignare !!) sont nommés, payés et contrôles par l’État, avec les sous de tous les Turcs, y compris les alevites (chiites), juifs et chrétiens, qui n’ont pas ce privilège (ou cette contrainte ?). Il n’y a donc ni séparation des Églises et de l’État, ni égalité entre les cultes. On est très loin de l’article 1 de la loi française de 1905 !!

Nul doute que le cas d’une adhésion de la Turquie à l’Europe est aujourd’hui totalement indéfendable, sinon par ceux dont l’aveuglement ou les intérêts voudraient conduire l’Union Européenne à sa perte. Qui peut raisonnablement vouloir encore défendre l’entrée dans l’Union d’une nation en voie d’islamisation massive ? 

Restent seuls 20% des turcs qui ont voté pour le seul parti d’opposition, pro-laïque, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) dont le nombre de députés s’est réduit comme peau de chagrin avec 112 parlementaires sauvés de la déroute…

Le CHP est membre de l’Internationale socialiste, certes, mais sur beaucoup de sujets :

la question kurde

le génocide arménien

Chypre

ses positions sont plus proches de celles de la droite nationaliste turque que de celles des sociaux-démocrates européens. Alors que c’est l’inverse pour celles de l’AKP.

Relisons cet article du “Monde” :

En Turquie, hommage populaire et émotion aux funérailles de Hrant Dink
      Article paru dans l’édition du 25.01.07
      Une foule de 100 000 personnes a traversé Istanbul lors de l’enterrement du journaliste d’origine arménienne assassiné.
Une marée humaine silencieuse - 100 000 personnes selon les organisateurs - a suivi, mardi 23 janvier, le cercueil du journaliste Hrant Dink, qui avait voulu réconcilier Turcs et Arméniens. Le cortège, parti du siège de l’hebdomadaire Agos, devant lequel il a été assassiné le 19 janvier, a traversé Istanbul sur huit kilomètres. Ce fut la marche la plus importante dans cette ville depuis des années. Il n’y avait qu’un mot d’ordre, inscrit sur des milliers de pancartes : « Nous sommes tous Hrant Dink » ou « Nous sommes tous arméniens ». Ce fut aussi la première fois qu’une messe chrétienne fut montrée à la télévision en Turquie.
           (…)
                   La rumeur avait couru que le premier ministre finirait par trouver un moment pour se joindre aux deux ministres présents aux funérailles. Il n’en fut rien, même s’il est probable que Recep Tayyip Erdogan, qui a vivement condamné ce premier assassinat d’une figure de proue arménienne en Turquie depuis des décennies, aurait aimé atténuer ainsi son effet désastreux à l’étranger, comme sur le moral des  minoritaires et des libéraux en Turquie.
 Mais le pays est en année électorale et la toujours puissante « opposition » nationaliste, peu audible depuis vendredi, a redonné de la voix. Onur Oymen, numéro deux du parti « kémaliste », a ainsi demandé pourquoi « tous ces gens n’ont pas manifesté quand nos soldats ont été tués » dans la lutte contre les « terroristes » kurdes. Il a réaffirmé son opposition à l’abrogation du fameux article 301 (« insulte à l’identité turque »), en vertu duquel Hrant Dink fut condamné.            Sophie Shihab

C’est un exemple, et il y en a d’autres. Le CHP est “laïque” (à la turque..) nationaliste avec tous les risques que cela comporte.. y compris la justification d’un coup d’état militaire. Le taux de participation, traditionnellement élevé en Turquie, n’était pas immédiatement disponible mais devrait dépasser les 80 %, ce qui renforce d’autant plus la vague islamiste qui vient d’emporter le pays… quand on sait que la Turquie rêve elle aussi de devenir puissance nucléaire, on a de quoi franchement s’inquiéter.

Bruno-José Lebeau

Ce qui est inquiétant, c’est que la défense de la laïcité, c’est-à-dire de la liberté de conscience et de l’indépendance de l’État par rapport aux religions se transforme ainsi et excuse toutes les dérives nationalistes, en Turquie et peut-être demain en France.

PS le 29 juillet 2007 :

Je viens de lire cette analyse de Guy Sorman, dont je ne partage pas le libéralisme, mais qui a le mérite donner des explications économiques plus rationnelles au succès de l’AKP :

http://istanbul.blog.lemonde.fr/2007/07/26/la-preuve-par-la-turquie/

J’ai aussi lu, mais il faut que je retrouve où, une analyse selon laquelle l’AKP serait le parti de la bourgeoisie émergente (cf. Sorman) et le CHP celui de la bourgeoisie d’État.

 

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